• Scénarios pour une sortie de crise

    La Côte d'Ivoire s'est encore enflammée ce week-end, mais paradoxalement, ce qui avait débuté comme une reprise en main par l'armée légale de la partie nord du pays occupée par des rebelles, s'est transformé en actes de guerre entre armées française et ivoirienne, et en "chasse aux Français" dans les rues d'Abidjan et de Yamoussokro. Avec 2 effets immédiats:

    i) La "reconquête" a été stoppée nette, alors même que les rebelles avaient fuit Bouaké, laissant le terrain libre aux forces loyalistes;

    ii) 9 soldats français sont morts, complètement inutilement, transformant la nature de la crise d'affrontements inter-ivoiriens en une reprise en main aux relents néo-coloniaux;

    Que peut-il ressortir de ce chaos, et de la mission qui va être menée par le président Sud-Africain Thabo Mbéki? D'ores et déjà, la France pousse pour une mise "hors-jeu" du président Laurent Gbagbo. Mais pour le remplacer par qui? Il apparaît nécessaire, avant d'esquisser quelques scénarios, de revenir sur l'origine de la crise et des malentendus qui se sont accumulés entre France et Côte d'Ivoire, puis de s'interroger sur le bombardement samedi dernier des positions françaises (acte délibéré, bavure?).

    1) Les origines de la crise

    Dans la nuit du 19 septembre 2002, des groupes armés non identifiés attaquent simultanément, à Abidjan et à Bouaké (2ème ville de Côte d'Ivoire), des objectifs militaires: écoles de police et de gendarmerie, casernes de gendarmerie et écoles de formation des officiers. Les domiciles des ministres de la défense et de l'intérieur sont également attaqués, au mortier. Le ministre de l'intérieur est abattu alors qu'il cherche refuge chez ses voisins, le ministre de la défense ayant lui la vie sauve. Les attaques sur Abidjan échouent, mais les rebelles se rendent maîtres de Bouaké. Dans les jours qui suivent, les FANCI (forces armées nationales de CI) échouent à reprendre la ville. La France décide alors de s'interposer entre les belligérants et de "geler" la situation.

    De là sont nés les 2 1ers malentendus entre la France et les autorités ivoiriennes:

    i) La France estime que, en s'interposant, elle a évité que les rebelles reprennent l'assaut sur Abidjan. Pour les autorités ivoiriennes, en s'interposant, la Fance a sauvé la mise aux rebelles et leur a permis de couper la Côte d'Ivoire en deux

    ii) La France a refusé de faire jouer les accords de défense entre les 2 pays, accords jouant en cas d'attaque étrangère. Motif: il s'agit d'un conflit ivoiro-ivoirien. Hors, il apparaîtra très vite que les "rebelles" ont été nourris, armés, hébergés et "maternés" au Burkina Faso voisin, qui leur sert de base arrière.

    Fin janvier 2003, les acteurs de la crise ivoirienne se retrouvent dans la région parisienne, à Marcoussis, afin de trouver une solution politique à la crise. 3ème malentendu, qui va mettre le "feu aux poudres" entre l'ex-Colonie et l'ex-métropole, et ce pour 2 raisons:

    i) Le gouvernement ivoirien en tant que tel n'est pas invité par les autorités françaises à Marcoussis: seuls les partis politiques le sont. Ce "pêché originel" ne sera jamais vraiment effacé, malgé la convocation dans la foulée d'un sommet de chefs d'Etat au centre de conférences de l'avenue Kléber afin de valider l'accord. Laurent Gbagbo estime qu'on lui a forcé la main, et que les accords ne sont qu'un habillage légal à un coup d'état ayant par ailleurs échoué quelques mois plus tôt.

    ii) Aiguillé par Alassane Ouattara, ex premier-ministre et bailleur de fonds des rebelles, le gouvernement français cherche à pousser l'avantage trop loin: en proposant que les portefeuilles de l'intérieur et de la défense du gouvernement de "réconciliation nationale" soient détenus par des personnalités issues de la rébellion, il redonne la main à L. Gbagbo. Car c'est un chiffon rouge agité devant les partisans les plus acharnés de ce dernier. S'ensuivent 2 jours de "chasse aux Français" dans les rues d'Abidjan, qui fort heureusement ne se traduiront par aucun mort, mais provoqueront l'évacuation de plusieurs milliers de ressortissants français et étrangers.

    Dès lors, et pour les 18 mois suivants, une partie de poker menteur va se dérouler:

    - L. Gbagbo affirme vouloir appliquer les accords, mais se réfugie derrière la constitution pour en retarder la mise en place effective. Et met à profit ce laps de temps pour réarmer massivement les FANCI, et les doter notamment de moyens aériens jusque là inexistants. Effacé, le premier ministre de "réconciliation nationale" mis en place par Marcoussis ne fera jamais le poids.

    - Les autorités françaises, conscientes de leur "bourde" au sommet de Kléber, vont, elles, chercher à donner à ces accords une légitimité internationale solide. Celle-ci passera par 2 résolutions du Conseil de Sécurité les validant et la mise en place d'une force internationale d'interposition, auxquelle les forces françaises apporteront leur appui. Parallèlement, elle soutient les efforts de l'Union Africaine pour parvenir à une mise en place effective de Marcoussis. Ce seront les accords d'Accra I, II et III, tous restés en grande partie lettre morte.

    La situation, mercredi 3 novembre, est donc la suivante:
    - Pourrissement sur le terrain, la CI étant coupée en 2 zones, Nord et Sud, séparées par une "zone de confiance" dans lesquelles sont positionnées des troupes onusiennes et françaises
    - Les FANCI se sont massivement réarmés
    - La mise en place des réformes politiques prônées par l'accord de Marcoussis traîne en longueur, grâce à la flibuste parlementaire menée par les députés proches de L. Gbagbo
    - Les ex-rebelles, rebaptisés "Forces nouvelles" à la faveur de leur entrée dans le gouvernement de "réconciliation nationale" refusent de désarmer, prenant pour prétexte le manque d'avancées sur le plan politique.

    Tout poussait donc à une sortie de crise par la force (cf mon commentaire "reconquête" du 4 novembre).

    2) La mort des 9 soldats français: bavure ou acte délibéré?

    Pour les autorités françaises, pas de doutes, l'attaque était délibérée. Les autorités ivoiriennes parlent, elles, de "bavure".

    Pour essayer d'y voir plus clair, intéressons-nous aux motivations potentielles. Que chercheraient les FANCI en bombardant délibérément l'armée française? 2 possibilités:

    i) Paralyser les forces françaises pendant que "l'assaut final" est donné à la ville de Bouaké. Les FANCI auraient ainsi pu manœuvrer sans entraves pendant que les forces françaises pansaient leurs plaies. Cette possibilité ne résiste pas longtemps à l'analyse:

    - depuis le début de l'offensive de l'armée ivoirienne, la France n'avait réagi que très mollement, s'installant plutôt dans un "laisser-faire". Il est important de noter à cet égard qu'un officier de liaison français était présent à l'état major de campagne ivoirien, basé à Yamoussokro, lequel état major définissait notamment le plan de vol des avions;
    - attaquées, les forces françaises ne pouvaient que se défendre et répliquer. C'est ce qui s'est d'ailleurs passé, anéantissant l'avantage aérien que les forces loyalistes possédaient sur les rebelles.

    ii) Lancer un avertissement aux forces françaises et de l'ONU: "ne cherchez pas à empêcher la reconquête, car nous avons dorénavant les moyens de vous infliger, le cas échéant, de sévères dégâts." Là encore, on peine à le croire:

    - La France a laissé l'armée ivoirienne se ré-armer. Les avions et hélicoptères n'ont pas été achetés en contrebande et/ou acheminés incognito: cela s'est fait au vu et au su de la communauté internationale, qui s'est bien gardée d'imposer un embargo sur les armes;
    - malgré ce ré-armement massif, les officiers ivoiriens auxquels j'ai pu parler durant cette période restaient lucides: ce n'est pas avec 2 chasseurs et 5 hélicoptères que l'on empêcherait les forces françaises, lourdement armées, de s'opposer le cas échéant à des velléités de reconquête par l'armée ivoirienne.

    L'objectif de la vague de bombardement était donc clair, et ce pour tous les acteurs de la crise: réduire les stocks d'armes et les principaux points névralgiques des ex-rebelles, pour faciliter ensuite une offensive terrestre. S'opposer de manière frontale à la France ne pouvait que mettre cette stratégie en échec, ce qui s'est d'ailleurs passé.

    Alors? Pour ma part, je penche donc pour la bavure, tragique mais toujours possible (cf les nombreuses erreurs, par exemple, des américains en Irak) car bien que réarmés, les FANCI restent le repère de nombre de pieds-nickelés. Une position mal indiquée, à des pilotes de chasseur par ailleurs Ukrainiens qui, certes, jusque là, n'avaient commis aucune erreur majeure.

    3) Et maintenant?

    Pour tenter d'éclairer de possibles scénarios de sortie de crise, il est important de rappeler que la réalité sur le terrain a désormais changé:

    i) La rébellion est complètement désorganisée: on n'en a plus beaucoup parlé au cours du week-end, mais les rebelles se sont bel et bien enfuis de Bouaké, et ce dès vendredi. Ils vont certainement mettre à profit la situation actuelle pour revenir, mais, de fait, ils apparaissent décrédibilisés militairement. D'où l'insistance, notamment dimanche, des responsables gouvernementaux ivoiriens à affirmer que "le masque est tombé" et que la vraie négociation doit avoir lieu désormais avec la France qui, malgré elle, leur a sauvé la mise.

    ii) L'armée ivoirienne n'est plus en mesure de reconquérir le reste du pays. Elle a perdu l'avantage des airs, et tout mouvement de troupes sera bloqué par les forces françaises et de l'ONU.

    On se retrouve donc face à des acteurs locaux affaiblis et décrédibilisés. La sortie de crise est donc maintenant, et ce pour la 1ère fois, réellement et uniquement politique. L'objectif est, et doit rester, l'organisation d'élections libres et ouvertes, en 2005 (Octobre, date légale). Mais pour y parvenir, plusieurs erreurs doivent être évitées, de la part de la France et de la communauté internationale, qui se retrouvent en 1ère ligne:

    - Mettre sur la touche L. Gbagbo: la tentation est grande: il peut être tenu pour responsable de la mort des 9 soldats français, et des exactions commises à l'égard de la communauté française. Ce serait cependant une grave erreur, qui remettrait le feu au poudre et couperait définitivement la France de son ex-colonie. Car, il faut rappeler certaines vérités: L. Gbagbo a certes été "mal" élu, mais il l'a été (l'auteur de ces lignes, pourtant de bord opposé, se souvient avoir patienté 4 heures sous la pluie à l'extérieur de l'ambassade de CI, pour voter). La préoccupation unique des Ivoiriens, à cette époque, était de se débarrasser des militaires. Beaucoup y ont laissé la vie, quand le général perdant a fait tirer sur la foule pour essayer de se maintenir au pouvoir. Malgré les vicissitudes ultérieures de ce régime, ce fait fondateur reste fondamental dans l'attitude de la population. 2ème vérité, ce régime, légal, a bel et bien été victime d'une tentative de coup d'état, opérée depuis le Burkina Faso voisin par des déserteurs de l'armée et financé par Alassane Ouattara, Ex-premier ministre écarté de la course au pouvoir pour cause de nationalité "douteuse". On n'est donc absolument pas dans une configuration à la Haïti, où c'est un soulèvement populaire qui a conduit à l'éviction manu militari de Jean-Bertrand Aristide par les forces US.

    - N'avoir pour seule balise que les accords de Marcoussis. Ces accords ont mis le doigt sur les principaux maux qui ont alimenté la crise ivoirienne: code de la nationalité, code foncier rural, code électoral. Certaines dispositions restent cependant inacceptables pour une bonne partie de la population. Un exemple? La naturalisation automatique des populations étrangères présentes en Côte d'Ivoire entre 1964 et 1967 (et non suite à une demande de leur part). Cela augmenterait de facto le corps électoral de 40% (+ 3 millions, sur 8 millions de votants actuellement, ce qui a fait dire à Alassane Ouattara qu'il serait élu "dès le 1er tour").

    Thabo Mbéki a donc plusieurs atouts dans sa manche: des acteurs locaux affaiblis et donc incapables de s'opposer militairement à un règlement politique; le plein soutien de la communauté internationale et de la France, pour qui la solution africaine reste le seul moyen de s'extraire du "bourbier" ivoirien tout en préservant les intérêts de sa nombreuse communauté présente sur place; une légitimité intrinsèque liée au statut de l'Afrique du Sud sur le continent et à son traitement de l'affaire d'Haïti (cf mon commentaire sur le sujet, « Fallen Angels, conscience en berne »).

    S'il sait éviter les 2 erreurs sus-mentionnées, il pourra dessiner une sortie de crise qui se base sur les éléments suivants:

    - un accès libre de tous les candidats à l'élection présidentielle (y compris A. Ouattara)
    - un gouvernement d'unité nationale remanié, regroupant uniquement les partis politiques légaux (FPI pro Gbagbo, PDCI ex parti unique, RDR pro Ouattara...) mais sans les rebelles (Soro et autres, qui ne représentaient qu'eux-mêmes), et dirigé par une personnalité crédible localement (Francis Wodié, par exemple, ancien candidat à l'élection présidentielle ayant su rester à l'écart des tumultes)
    - une délégation effective des pouvoirs de L. Gbagbo à ce nouveau chef de gouvernement, ou, à tout le moins, la mise en place d'une procédure d'urgence permettant au gouvernement de légiférer par ordonnances
    - une réunification de fait de la CI, prenant acte de la débandade des rebelles, avec remise en route de l'administration territoriale
    - un corps électoral revu, à la lumière du nouveau code de la nationalité (excluant, cependant, toute naturalisation automatique).

    Ce ne sont que quelques pistes, en espérant que cette fois, la raison prévaudra...

     Pour info: ci-dessous un lien vers les accords de Marcoussis:

    http://www.izf.net/izf/Guide/CoteIvoire/Marcoussis.htm


  • Commentaires

    1
    Antoine
    Lundi 8 Novembre 2004 à 12:36
    Cote d'Ivoire
    Merci pour cette analyse très fouillé qui permet de comprendre les subtilitées du dossier.
    2
    BANDAMA 81
    Lundi 8 Novembre 2004 à 19:15
    BAVURE OU ACTE DELIBERE
    Voir l'émission très intéressante d'Yves Calvi sur Arte : C dans l'Air à 17H50.... La politique du Bouc Emissaire mise en place par Gbagbo. Bisou
    3
    Dimanche 20 Mars 2005 à 17:50
    côte d'Ivoire
    Chirac aurait dût botté le cul des "rebelles" nouveaux colons, cheval de troie islamique, au lieu de mener lapolitique du "ni - ni" avec lecul entre deux chaises. Ceci dit la réaction des militaires français fut juste, la population, qui a de quoi en vouloir à notre politique qui faisait le jeu des rebelles, mais qui n'avait pas à s'en prendre aux civils innocents et moteurs économique du pays. Voilà mon sentiment cher ami !
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